Avril 1915

27/03/2015
Avril 1915

Peira


À quoi ressemblait chacun de nos petits soldats qui étaient partis depuis la fin de l’été ; quelques longs mois déjà...

Tous avaient la moustache, ce serait obligatoire jusqu’en 1917 ; tous transportaient plus de 25kg sur le dos, la tente, incluse au paquetage, qui lui servirait peut-être de linceul; on conserverait encore le pantalon rouge garance de 1914 sous des sur-pantalons plus discrets, la tenue bleu horizon serait uniformisée à la fin de l’année 1915.

Un "faiseur d’épopée" ce poilu, avait écrit l’un d’eux, Jean Grognet. Dans l’action des fronts, on tue le temps dans les tranchées en attendant d’être tué. En 1915, être blessé à un bras ou à une jambe, seulement blessé, est souvent l’étape vers l’amputation, déclarait Lucien Pitolet, soldat dans une ambulance ; car, en 1915, on entre dans une guerre différente. La guerre de position, c’est à dire une guerre dans les tranchées et qui va durer, dans un face-à-face immobile parce que personne ne parvient à vaincre l’autre.

Aussi continue-t-on  à dire que cela va pour le mieux pour ne pas effrayer la famille ; en filigrane de la carte où est écrit "je suis en bonne santé" on doit lire : "je ne suis pas mort comme tous mes copains."

C’est sur le front de Champagne qu’en février 1915, on s’enfonce dans la guerre, comme on s’enfonce dans les tranchées… suivent l’Argonne,  la Belgique avec les premiers gaz, mais aussi l’Alsace et bientôt en mai, l’Italie; les fronts se stabilisent mais les hommes y meurent en quantité sous les percées opérées.

À Bouc, après le décompte des blessés et des disparus des mois de 1914, qu’avaient préparé les institutrices du village et des Chabauds pour les autorités académiques, il semble soudain que nos soldats ont été préservés de la guerre.

Le soldat Peira* qui a été blessé le 1er janvier 1915 au bois de Mouilly dans la Meuse, est soigné à l’hôpital de Verdun. Le 11 mars il va  rejoindre son régiment à Corte pour repartir vers le front en mai. En février, Patrice Mortemard de Boisse, lui, est tué dans le Pas de Calais…

Depuis, plus aucune mauvaise nouvelle pour les nôtres même si les combats sont meurtriers dans la Marne autour de Massiges, de Bois le prêtre, des Éparges ou encore sur les sommets d’Alsace du Linge et du vieil Armand ; Hartmannswillerkopf, disent les cartes que les familles reçoivent. On sait bien que les fils Reynoird s’y trouvent et Auguste Coquillat et encore Héloïs Olivier, des fronts que l’ennemi obstiné veut percer.

Les premiers mois de l’année 1915 à Bouc sont moroses, tant dans le domaine économique qu’administratif. Ainsi signale l’institutrice des Chabauds, les denrées ont subi une augmentation croissante depuis le début de la guerre ; le blé qui valait alors 36 francs les 128 kg, vaut 45 francs. Même évolution des prix pour la farine et le pain, donc ; La moitié des terres seulement sont ensemencées. De plus, au village, le rapport de la deuxième institutrice fait état de mauvaises récoltes.

Concernant la charge administrative de la commune, le rapport précise que le maire, le secrétaire et le garde-champêtre sont des vieillards et donc aucun n’est parti à la guerre, ainsi l’administration du village est-elle restée telle qu’elle était avant la mobilisation d’août 14.

Le facteur n’est pas remplacé et c’est un habitant, trop âgé pour le front, qui assure la tournée ; quant à monsieur Salicis, l’instituteur, il a été appelé ; aussi, sa classe a rejoint celle de l’autre institutrice qui a, au total, 70 élèves, garçons et filles de tout âge sous sa conduite. On attend en lisant Le Petit Marseillais qui parle d’honneur, de courage et d’espoir.
On attend…

[1] Journal d’un poilu de 18 ans. 1915 à 1917.

Élisabeth Groelly.

 

 Helois Olivier, Maire de 1935 à 1944.