Metzeral, Alsace, Juin 1915

31/08/2015
Metzeral, Alsace, Juin 1915

Source photo : munster, http://www.munster.alsace/histoire_ville.aspx

La génération qui a subi se tait, la seconde supporte ce silence, c'est la troisième qui retrouve une parole. Stéphane Audoin-Rouzeau, historien.

L’Italie, alors alliée de la Triplice (Allemagne, Autriche-Hongrie) vient d’entrer dans la guerre, le 23 mai 1915, dans la Triple Entente, c’est-à-dire aux côtés de la France, de la Grande Bretagne et de la Russie. Nos chasseurs alpins,  restés un temps en garnison sur les frontières italiennes, se battront désormais sur les fronts de l’Ouest de l’Europe. Ainsi l’Alsace.

À Bouc, la correspondance entre soldats va bon train… Bien sûr qu’on ne peut y glisser grand’ chose ; la consigne est la consigne : et elle est stricte :

« CETTE CARTE DOIT ÊTRE REMISE AU VAGUEMESTRE. ELLE NE DOIT PORTER AUCUNE INFORMATION NI AUCUN RENSEIGNEMENT SUR LES OPÉRATIONS MILITAIRES PASSÉES OU FUTURES. S’IL EN ÉTAIT AUTREMENT, ELLE NE SERAIT PAS TRANSMISE. »

Pourtant il y a transgression puisque tous les soldats s’écrivent ou écrivent aux familles de Bouc qu’ils connaissent, et qu’ils n’oublient pas, ce, sans cacher le nom des lieux où ils se trouvent et où  ils vont. Ainsi ces fils d’agriculteurs pour la plupart, souvent cousins entre eux, laissent sans le vouloir, des témoignages précieux.  Ils se croisent dans les convois ferroviaires ou à l’hôpital ou en convalescence ; directement ou par soldat interposé. Une carte postale à l’un d’entre eux en dit long de leurs copains de Bouc mais aussi de Cabriès, de Simiane, de Luynes, car les familles sont reliées entre elles par des attaches de famille ou simplement d’amitié renforcée, à l’arrière, par l’entraide qui se doit.

Ainsi en est-il d’Auguste COQUILLAT, chasseur du 24ème BCA[1], qui écrit souvent aux frères REYNOIRD, Émile et Auguste, chasseurs eux aussi.

Le soldat est né en 1883 à Bouc.

Il est issu d’une fratrie importante et il est fils d’agriculteurs. Dès Août 1914, il est sur le front ; celui, terrible,  de  Lorraine où les batailles de frontière font rage : Dieuze, Morhange, Lamath ; puis c’est à Malancourt, autour de Verdun en septembre de la même année et encore en décembre sur le front belge, à Ypres. En tant que  chasseur alpin,  Auguste COQUILLAT est envoyé,  dès janvier 1915, sur les fronts d’altitude des Vosges ; le Sudelkopf, la Schlucht et en juin, à Metzeral, dans la vallée de Munster ; une bataille qui sera, du 15 juin au 24 juin,  l’une des plus meurtrières des Vosges avec celle de l’Hartmannswillerkopf. L’objectif de celle-ci était de reprendre l’Alsace  alors allemande. Les diables bleus laissent là quantité des leurs dont le chasseur Coquillat, tué le 16 juin 1915, à 14 heures, lors de la troisième attaque. Comme ils sont précis ces rapports de tués…

Ce nom, Auguste Coquillat, inscrit en lettres dorées sur le monument de la place, était celui d’un homme d’ici, représentant tous les autres engloutis dans les guerres des hommes…

Aucun cliché de lui. Il figure peut-être sur ces photos  de groupe de soldats de chez nous que certaines familles nous ont envoyées ; peut-être aussi sur la photo de classe de garçons de Bouc, avec leur maître en 1895… Quand il n’y a pas de descendance directe, on oublie l’homme qui a disparu à 32 ans au combat, qui avait des yeux gris, des cheveux châtains et qui mesurait 1, 67m ; ce, même si on a remis son carnet militaire, un jour triste, à la famille adjacente. On l’imagine donc comme  ces soldats de cartes postales,  confiants devant le devoir qui est le leur. Toutefois, Auguste écrit…

Dès Août 1914, il envoie une carte à son ami Auguste Reynoird ; il attend de partir, il est à Grasse : 

« …L’on a rappelé la territoriale qu’on avait congédiée il y a 3 jours. Je ne comprends rien à tout cela. Pourvu que toi tu ne sois pas de ceux-là au moins ; nous sommes déjà assez ici à ne rien foutre… » (Carte du 3 août 1914)

Cet écrit intervient juste avant les premiers combats désastreux de Lorraine du 11 au 21 août où les soldats du midi (15ème corps) seront salis par la presse et les autorités nationales.  Auguste Coquillat participe à ces combats au corps à corps d’une guerre de mouvement.

Puis en  novembre 1914, il écrit à  Albert, le père de son ami Auguste Reynoird, fermier à Montfinal.

Il vient d’être blessé dans le secteur de Verdun :

« … Je vous écris ces deux mots pour vous dire que je suis en traitement ici et j’ai rencontré la sœur qui avait soigné Auguste à Grasse ; elle me prie de vous faire bien des compliments de sa part. Dites-moi un peu ce que font vos fils… Je suis blessé à la poitrine d’une balle qui me fait un joli trou à l’estomac, mais je vais assez bien. Auguste » (Carte du 18 novembre 1914.)

Puis une troisième carte du 4 décembre, toujours à son copain Reynoird : « …J’ai été blessé le 29 /10 et je suis à l’hôpital à Aubagne …quand il faudra partir d’ici, ce sera un peu dur mais que veux-tu il faut le prendre comme ça vient ; c’était une blessure qui m’avait traversé l’épaule droite et qui intéressait le poumon…Reçois de celui qui se dit ton ami ses meilleures attentions. Auguste.»

Dès janvier 1915, nos chasseurs alpins s’acheminent vers les Vosges ; L’ami d ‘Auguste Coquillat, Auguste Reynoird envoie une carte du Thillot ; il a barré la mention du lieu et il écrit à ses parents : « C’est d’un patelin de montagne que je vous écris ; il y a de la neige car les montagnes sont très hautes ; peut-être que je pourrai voir Héloïs[2] ; vous devez comprendre où nous sommes… » Quant à Auguste Coquillat lui-même, il est, fin janvier encore à l’hôpital à Villefranche : «  Je suis versé au 24ème (BCA) Je ne sais pas  quand je repartirai mais je ne saurai tarder. Toutes les semaines, il y a des départs et moi qui suis guéri, on ne me gardera pas…Ton copain qui te la serre. » (Dernière carte à Auguste Reynoird, du 23èmeBCP datée du 29 janvier 1915.)  

L’hiver est interminable pour qui combat en montagne ; tous le disent, Auguste Reynoird l’écrit : « …Charger à 4 heures de l’après-midi et retourner le lendemain matin à 6 heures…30 kms toutes les nuits…il vaut mieux charrier les vivres au bataillon que d’être avec eux car il y a une bonne couche de neige… (Carte de mars 1915, à ses parents)

Auguste Reynoird sait cette difficulté, lui qui cantonne avec le 23èmeBCP[3] près du col de la Schlucht, dans la vallée de Munster où depuis janvier les combats sont cruels sur le Reichsackerkopf  où l’allemand reprend le terrain gagné: « je ne sais pas ceux de Cabriès comment ils se seront tirés de l’attaque qui a eu lieu, mais il y a eu de grandes pertes… » (Carte avec vue prise du Hohneck du 21 mars 1915) ou encore Antoine Isoard qui se trouve avec Héloïs Ollivier : « …nous avons passé un hiver très dur à cause de la température…je me languis que cela prenne fin car il faut en dire beaucoup de souffrance…(Carte  de Gérardmer du 1er avril 1915) et Auguste Reynoird encore qui envoie, en hiver, cette carte- souvenir du panorama du champ de bataille de fin août 1914 à Gerbéviller : « …Bérard et Chave de Cabriès sont toujours en bonne santé….quant au fils de M. Nicolas, il est disparu…Ici, tous les jours il peut ou il tombe de la neige… » Et Héloïs Ollivier avec ce courrier de Senones dans les Vosges, le 23 avril : Que ces jours sont interminables !

De carte d’Auguste Coquillat, dans le dossier de correspondance des frères Reynoird, il n’y en aura plus ;  Il sera tué, le 16 juin 1915 en Alsace, à la bataille de Metzeral; le deuxième jour. Mais que sait-on, 100 ans après la bataille, de ce lieu de carnage ? Qu’elle détruisit presque en totalité la vallée de Munster ; que les pertes en hommes furent immenses (plus de 6000 hommes dit-on, dans chacun des camps ennemis) Voici ce qu’écrit dans son journal de bord le lieutenant Henri Martin[4], présent à Metzeral au combat des jours de juin 1915 : 

« 16h32. L’assaut ! L’infanterie escalade les parapets, sort des tranchées, piétine le restant des barbelés, arrive à la première ligne allemande, la franchit, atteint la 2ème ligne, continue ! Les habits bleus grouillent dans les entonnoirs, parmi les arbres renversés ; les baïonnettes étincellent ».

 Il parle aussi de cette franche camaraderie sur le front entre les chasseurs alpins, les hommes tout court quand ils sont empêtrés dans les combats.

« Un alpin dont c’est l’heure de faction, m’offre son manteau, sous prétexte que je n’ai pas l’habitude de dormir sans couverture. J’accepte, à la condition qu’il me le redemandera, lorsque sa faction sera terminée ; mais il me le laisse, jusqu’au moment où, réveillé par un obus assez proche, je le lui rends, non sans l’avoir bien privé. Voilà bien « l’esprit chasseur », fait de bonne camaraderie et de générosité délicate ! [5] ».

Quand vous lirez le nom d’Auguste Coquillat sur le monument de la place, vous vous souviendrez, en filigrane,  de ces fronts de Lorraine du début des hostilités de 1914 et de ceux d’Alsace de l’année 1915 qui ont rassemblé aussi bon nombre de jeunes soldats de Bouc, fantassins ou chasseurs Alpins des 23ème ou 63ème, 24ème ou 64èmeBCA ou encore du 52èmeBCP: Ollivier Héloïs, Reynoird Auguste, Reynoird Émile, Escoffier Henri …

Faites cette démarche de la mémoire !

Auguste Coquillat  est resté là-haut, à Metzeral, au carré B de l’ossuaire.

Élisabeth Groelly, Juillet 2015.

 
Cartes originales du soldat Coquillat :
 


[1] Bataillon de Chasseurs Alpins.

[2] Héloïs Ollivier, 55ème  RI, de janvier à juin 1915, se trouve dans le secteur des pentes nord de L’Hartmannswillerkopf. Ce soldat sera maire de Bouc de 1935 à 1944.

[3] Bataillon  de Chasseurs à pied.

[4] Le Vieil-Armand 1915, d’Henri Martin. Edition Payot, 1936).

[5] Blog de passionlivresguerre14-18.