Décembre 1915 - janvier 1916

18/02/2016
Décembre 1915 - janvier 1916

Décembre 1915 - janvier 1916

Par Jeanine GRANGET et Marielle RENUCCI

Maurice BEDEL, médecin au 22ème bataillon alpin, homme de lettres, prix Goncourt 1927, écrit dans son « Journal de guerre 1914-1918 » :

« 25 décembre 1915. Les guerres ont les Noëls qu’elles méritent. Celle-ci a un Noël de pluie, de tempête et de boue, en harmonie avec la vie de tranchées. Toute la nuit et toute la journée il a plu. Et je ne connais rien de plus mélancolique que la pluie tombant sur la neige. A minuit, les Allemands ont manifesté en tirant quelques salves de 105 et de 130 sur METZERAL où ils supposaient probablement que l’on faisait ripailles. Tristes ripailles dans ces ruines puantes et inondées ! ….. »

Pourtant, en cette triste période, chaque soldat va recevoir au moins un paquet, plein de victuailles. En effet, la plupart des familles françaises profite de la loi votée le 25 décembre par le parlement « accordant la gratuité d’envoi par poste d’un paquet du poids maximum d’1kg à tous les militaires présents dans la zone des armées » et envoie un paquet supplémentaire à leur Poilu, fils, mari, frère, cousin, neveu ; la poste achemine alors une moyenne journalière de près de 100 000 paquets en cette fin décembre 1915 (1) ! On comprend d’autant mieux les familles quand on sait qu’en dehors de cette période de fête, le prix du transport par la poste d’un paquet d’1kg est de 1 franc 10 (2) ! A titre de comparaison, un œuf coûte une trentaine de centimes !

Le gouvernement n’est pas en reste, car il faut à tout prix maintenir le moral des troupes dans cette période de guerre des tranchées: il fait distribuer, pour le jour de l’an, à chaque poilu « 100 grammes de jambons, 75gr de confiture, une orange, 2 pommes, un cigare à 0 francs 10 et un quart de bouteilles de vin mousseux. Et pour les troupes indigènes … , le jambon est remplacé par une indemnité de 0 francs 35, le cigare, par 2 paquets de cigarettes algériennes à 0 francs 05 et le vin mousseux, par 48 gr de café et 64 gr de sucre » …… alors que la ration quotidienne du Poilu est de 750 grammes de pain, la plupart du temps moisi (ou 700 grammes de biscuit), 500 gr de viande, 100 gr de légumes secs, du sel, du poivre et du sucre…… et du vin pour tenir le coup. Mais dans les tranchées, la « popote », venant des cuisines roulantes éloignées, arrive froide ou n’arrive pas du tout……… et le Poilu doit se contenter du « rata », modeste ragoût à base de pommes de terre ou de haricots et de « singe », viande de bœuf en conserve (3).

Alors en cette période traditionnelle de fête de fin d’année, les soldats, à l’arrière, conservent la tradition du repas de Noël en pensant sans cesse à leurs copains, moins chanceux, au fond des tranchées, comme en témoigne cet extrait de lettre du 26 décembre 1915 d’Etienne BERENGER à ses parents.

Extrait de la lettre du 26 décembre 1915 d’Etienne BERENGER à ses parents.

Les familles boucaines ne demeurent donc pas en reste pour marquer Noël et le début de cette nouvelle année, loin de leurs chers Poilus. Elles forment une chaîne de solidarité et leurs envoient des colis chargés de victuailles.

On trouve également des témoignes :

- un extrait d’une lettre du 20 janvier 1916 d’Etienne BERENGER à ses parents qui les remercie pour leurs attentions envers tous les jeunes cousins de Bouc et aussi de Cabriès, si loin de Prentigarde, en ces jours de fêtes.

- deux extraits d’une lettre du 7 janvier 1916 de Joseph BOUCHET à sa tante, Marie ETIENNE (épouse BERENGER), mère de Louis BERENGER.

Extrait (1) de la lettre du 7 janvier 1916

Extrait (2) de la lettre du 7 janvier 1916

Joseph BOUCHET et son cousin Lucien BRUN (dont la mère, Joséphine, est une sœur de Marie ETIENNE) sont alors au 112ème RI. Et ce début janvier, le 112ème participe à la reprise des tranchées de la butte du Mesnil après une violente attaque allemande, précédée d’un bombardement par obus à gaz suffocants mais repoussée par les forces françaises.

Etienne, à 8km de là, donne des nouvelles de l’attaque du 9 janvier dans sa lettre du 11 janvier 1916 à son demi-frère, Louis BERENGER, qu'il affectionne comme son frère et nomme "Petit Louis".

Voici le récit que fait le général Gouraud de cette attaque, dans une lettre du 10 janvier 1916 :

« Le 9 janvier, au début de l'après-midi, les Allemands, avec l'aide de 80 batteries, exécutent contre nos tranchées de Saint-Hilaire-le-Grand à Ville-sur-Tourbe un violent bombardement par obus lacrymogènes et obus de gros calibre, puis lancent sur la partie du front comprise entre la Courtine et le Mont Têtu, de fortes attaques d'infanterie avec des hommes appartenant à 2 ou 3 divisions. Des lance-flammes précèdent les attaquants. Le but de l'ennemi semble être de nous rejeter de la crête de la Butte du Mesnil, Maisons de Champagne, cote 199, ou tout du moins d'y conquérir des observatoires, mais il ne parvient qu'à prendre pied en deux points de nos positions, au N. E. de la Butte du Mesnil et au S. O. de la Ferme Chausson. Les contre-attaques déclenchées le 10 et le 11 par le 15e C.A. dans le secteur de la Butte du Mesnil et par le 4e C.A. dans le secteur du Mont Têtu, nous rendent une partie du terrain perdu. Les pertes ennemies semblent importantes, les nôtres s'élèvent à plus de 2000 hommes.»

 

Ailleurs, à Londres et aux Etats-Unis c’est une immense émotion à l’annonce du torpillage sans avertissement, du paquebot « Persia », le 30 décembre 1915; le paquebot se dirigeait vers Bombay et venait de dépasser Malte ; parmi les disparus, le consul des EU à Aden, monsieur Mac NOELY et son secrétaire (4) Au fil des jours on annonce 300 victimes, toutes civiles………….

Et c’est aussi le retrait des Alliés de Gallipoli dans les Dardanelles : l'évacuation de la presqu'île se déroule en décembre 1915 jusqu'au 9 janvier 1916. Seuls les effectifs nécessaires pour défendre les positions et masquer les opérations de rembarquement sont maintenus, en particulier l'artillerie. Cent mille hommes, 200 canons, 5000 animaux sont évacués.

Mais hélas se profile déjà, dans le secteur de Verdun, la plus meurtrière bataille de cette première guerre mondiale …………..

 

  

                                Etienne Berenger                                                                      Louis Berenger            

Sources

1 Gallica, bnf « Le Petit Journal » du 30/12/1915.

2 Gallica, bnf Le Petit Journal 2/1/1916.

3 http://lecoeurauventre.com/14-18-du-singe-les-poilus/#sthash.qYAuO8tF.dpbs

4 Gallica, bnf Le Petit Journal 2-4/1/1916.